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Patrick Aoun

Méthodes de travail

La méthode des petits pas

Publié le

  • Méthode
  • Objectifs
  • Productivité
  • Amélioration continue

« Réduire de 20 % le délai moyen de traitement des demandes d’accès d’ici le 30 juin. »

Voilà un objectif correctement écrit. Spécifique, mesurable, daté. Rien à redire sur la forme, et j’ai la chance de travailler avec ce genre de formulation plutôt qu’avec des intentions floues.

Et pourtant, le lundi matin où je l’ouvre, je ne sais toujours pas quoi faire.

Ce n’est pas un défaut de l’objectif. C’est sa nature : un objectif décrit un résultat. Il indique une destination, une échéance et un critère de réussite. Il ne décrit jamais la prochaine action. Aussi bien rédigé soit-il, la traduction en travail concret reste à faire - et c’est à celui qui exécute de la faire.

C’est tout ce qu’est la méthode des petits pas : cette traduction, faite systématiquement.

Le principe

Il tient en une phrase : ne jamais travailler sur un objectif, toujours travailler sur une tâche.

Chaque objectif est découpé en petites tâches identifiables, et on avance tâche par tâche. Pas de grand plan sur douze mois, pas de rétroplanning détaillé - juste la prochaine chose à faire, suffisamment petite pour être commencée tout de suite.

Reprenons l’exemple. Réduire le délai de traitement des demandes d’accès, ça peut commencer par : extraire les délais réels des six derniers mois. Puis : repérer à quelle étape se concentre l’attente. Puis : vérifier si cette étape peut être pré-validée pour les cas les plus courants.

Aucune de ces tâches ne réduit le délai de 20 %. Mais chacune peut être faite cette semaine, et sans la première, les deux suivantes n’existent même pas.

Notez que le découpage est utile précisément parce que l’objectif est bien posé : je sais ce qu’il faut mesurer, donc je sais par où commencer.

Pourquoi ça fonctionne

Ce n’est pas qu’une astuce d’organisation, et c’est là que le sujet devient intéressant.

Teresa Amabile, professeure à la Harvard Business School, a mené avec Steven Kramer une étude devenue une référence : près de 12 000 journaux de bord quotidiens, remplis par plus de 200 professionnels dans sept entreprises. Objectif de la recherche : comprendre ce qui motive réellement les gens au travail.

Le résultat est net. De tous les événements qui surviennent dans une journée de travail, celui qui a le plus d’effet positif sur les émotions, la perception et la motivation est simplement le fait de progresser sur un travail qui a du sens - même quand ce progrès est minime.

Les auteurs appellent ça le principe de progrès, et ils en tirent une conclusion contre-intuitive. Les grandes percées sont des événements rares : difficile de se souvenir de la dernière. Les petites victoires, elles, peuvent survenir tous les jours.

Autrement dit, découper n’est pas seulement plus pratique. C’est ce qui produit le carburant nécessaire pour tenir douze mois.

Ce qui fait une bonne petite tâche

Le découpage se rate facilement. Quatre critères pour éviter les pièges.

On peut la reprendre sans réfléchir. C’est le vrai test de la taille, et il ne porte pas sur la durée. Une tâche correctement découpée se rouvre sans avoir à décider quoi faire : vous savez immédiatement où vous en étiez et quelle est la ligne suivante. Si chaque reprise commence par dix minutes à vous demander par quel bout la prendre, ce n’est pas une tâche, c’est un chantier déguisé - et il reste à découper.

Peu importe donc qu’elle s’étale sur trois jours de créneaux hachés, ce qui est le quotidien de beaucoup d’entre nous. « Rédiger le catalogue de services » vous oblige à replanifier à chaque ouverture du document. « Lister les services rendus par mon équipe » se reprend n’importe quand, ligne par ligne, même dix minutes entre deux réunions.

On sait quand elle est terminée. Si la fin est floue, la tâche s’étire indéfiniment. « Réfléchir à la question des accès » ne finit jamais. « Écrire les trois cas d’usage d’un accès » se termine à la troisième ligne.

Elle produit quelque chose. Un document, une liste, une décision, un message envoyé. Une tâche qui ne laisse aucune trace donne l’impression d’avoir travaillé sans avoir avancé.

Elle ne dépend de personne pour démarrer. Sinon ce n’est pas une tâche, c’est une attente. Dans ce cas, la vraie tâche est : relancer la personne concernée.

Les trois pièges

Vouloir tout découper d’avance. C’est le réflexe du chef de projet, et il est mortel ici. Découper les douze mois en janvier prend une semaine, produit un document que personne ne relira, et sera faux en mars. Découpez les deux ou trois prochaines étapes, pas davantage. La suite se dessinera en avançant.

Confondre activité et progression. Enchaîner de petites tâches procure une sensation agréable qui peut masquer le fait qu’on s’éloigne du but. D’où la nécessité de relire l’objectif de temps en temps - une fois par mois suffit - et de se demander honnêtement si les tâches accomplies y ont contribué.

Garder tout ça dans sa tête. La méthode ne fonctionne que si les tâches sont écrites quelque part, et que ce qui est fait est visiblement barré. Ce n’est pas une question d’outil : un carnet suffit. C’est la trace du chemin parcouru qui produit l’effet décrit par Amabile.

Là où ça ne marche pas

Par honnêteté, la méthode a une limite réelle : elle ne convient pas à tout.

Certains chantiers exigent un effort coordonné et indivisible. Une bascule de production, une migration, une mise en service à date fixe ne se font pas par petits pas - il y a un moment où tout doit basculer, et ce moment se prépare classiquement.

Les petits pas s’appliquent bien à ce qui est progressif, incertain, ou dont on ne connaît pas encore la forme finale. Ce qui, en pratique, décrit assez bien la plupart des objectifs annuels.

Une idée pas si nouvelle

Vous aurez peut-être reconnu quelque chose de familier. C’est normal : cette logique traverse la plupart des approches modernes.

L’un des sept principes directeurs d’ITIL invite à progresser par itérations avec des retours, plutôt qu’à viser un grand déploiement unique. Un autre conseille de commencer là où vous êtes. Les méthodes agiles reposent sur le même postulat, tout comme la démarche japonaise du kaizen, l’amélioration continue par petites touches.

Aucune de ces approches n’a inventé l’idée. Elles constatent toutes la même chose : dans un environnement incertain, avancer par petits pas avec des retours réguliers bat le grand plan parfait qui ne survit pas au premier trimestre.

Pour résumer

Un objectif, même parfaitement rédigé, décrit un résultat attendu. Il ne dit pas par quoi commencer. Le traduire en petites tâches n’est pas un contournement du cadre - c’est le travail que personne d’autre ne fera à votre place.

Trois règles suffisent : ne découper que les prochaines étapes, écrire les tâches, relire l’objectif une fois par mois.

Le reste, c’est de la constance. Et la constance, justement, se nourrit de petites victoires visibles.

Sources et références

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