Prioriser son travail quand tout est urgent
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Dans un article précédent, j’expliquais comment je découpe mes objectifs annuels en petites tâches. Une question reste entière : parmi toutes ces petites tâches, et tout le reste qui arrive dans la journée, laquelle faire maintenant ?
C’est le problème du RUN. L’urgence n’y est pas une ressource rare qu’on arbitre - c’est une ressource infinie. Il y aura toujours quelque chose de plus urgent que vos objectifs annuels, et ce sera toujours vrai. Trier par urgence revient donc à ne jamais travailler sur ses objectifs, tout en ayant l’impression d’être parfaitement rationnel.
Les matrices classiques ne règlent pas ça. Elles comparent des tâches entre elles selon leur nature. Le problème n’est pas là : il est qu’une catégorie entière de travail ne remonte jamais.
Voici comment je m’y prends. Quatre mécanismes, dont aucun n’est compliqué.
1. Tout passe par un ticket
C’est la base, et je l’ai apprise dans un contexte ITSM avant de l’appliquer à moi-même.
Une sollicitation qui reste dans une boîte mail ou dans ma tête n’existe pas vraiment. Elle ne peut être ni comparée, ni planifiée, ni écartée volontairement - car décider de ne pas faire quelque chose suppose de l’avoir sous les yeux. Tant qu’elle reste dans ma tête, je ne peux que l’oublier par accident, et elle ressurgit au mauvais moment.
Dès qu’une chose est écrite quelque part sous une forme stable, trois choses deviennent possibles. Elle peut être comparée à autre chose, puisqu’elle a le même format que le reste. Elle peut être priorisée selon des critères explicites. Et elle laisse une trace quand elle est terminée.
Il y a un quatrième bénéfice, moins visible, et c’est celui que je ressens le plus au quotidien : écrire libère l’esprit. Tant qu’une tâche n’est notée nulle part, une partie de l’attention reste mobilisée à ne pas l’oublier - et cette part-là ne travaille pas. C’est le principe que David Allen a popularisé avec Getting Things Done : la tête sert à traiter les problèmes, pas à les stocker. En fin de journée, la différence est nette entre une liste écrite et une liste mentale, même quand elle contient exactement les mêmes lignes.
Ce point vaut aussi pour le travail sur les objectifs. Les petites tâches issues du découpage deviennent des tickets au même titre que les demandes du quotidien. C’est précisément ce qui rend l’arbitrage possible : tant que le RUN vit dans une boîte mail et les objectifs dans ma tête, je n’ai tout simplement rien à comparer.
Sur les critères, l’ITSM fournit un couple simple et transposable : l’impact (combien de personnes ou quel niveau de service sont concernés) et l’urgence (à quelle vitesse ça se dégrade si je ne fais rien). Une chose peut être très urgente et sans impact - c’est le cas typique de la demande criée le plus fort.
Un avertissement, parce que la dérive est réelle : le ticket est un outil, pas une religion. Si écrire le ticket coûte plus cher que faire la tâche, faites la tâche.
2. Le créneau protégé est un plancher, pas un contenant
Je réserve deux créneaux de deux heures par semaine pour mes objectifs. Mais pas au sens où on l’entend d’habitude.
En toute honnêteté, quand le RUN me laisse tranquille, j’avance sur mes objectifs bien au-delà de ces créneaux - et il arrive qu’un créneau soit « déjà occupé » parce que j’y étais avant qu’il ne commence. À l’inverse, un incident peut me le faire sauter, sans que ce soit grave si j’ai avancé ailleurs.
Ce n’est pas un échec de la méthode. C’est que le créneau ne sert pas à ce qu’on croit.
Il ne définit pas le temps que je consacre à mes objectifs. Il définit le minimum en dessous duquel je ne descends pas. Un plancher, pas un plafond. Quatre heures par semaine, ce n’est pas beaucoup, et c’est exactement pour ça que ça tient : c’est un engagement que je peux honorer même dans une mauvaise semaine.
Il a une seconde fonction, plus discrète : c’est un révélateur. Le jour où je saute mes deux créneaux et que je n’ai pas avancé par ailleurs, j’ai mon signal. Sans plancher, ce signal n’existerait pas - je me contenterais de trouver la semaine chargée.
3. L’arbitrage a lieu une fois par semaine
C’est le point qui fait la différence entre une méthode qui tient et une méthode qu’on abandonne.
Réarbitrer en permanence, à chaque sollicitation, est épuisant. Chaque interruption devient une décision, chaque décision coûte, et au bout de trois semaines on ne le fait plus.
Je concentre donc l’arbitrage en un seul moment : une revue hebdomadaire, courte. J’y regarde l’état de mes objectifs et je décide ce qui entrera dans les créneaux de la semaine à venir. C’est le seul moment où je compare des objectifs entre eux.
Le critère n’est ni l’envie ni la facilité. Je passe mes objectifs par trois questions, dans cet ordre.
Qu’est-ce qui est bloqué ? Un objectif en attente d’une décision, d’un prestataire ou d’un autre service ne peut pas avancer, et insister dessus ne sert à rien. Attention toutefois : bloqué ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire. La relance, elle, est une action possible - et elle devient un ticket comme les autres. C’est même souvent la tâche la plus rentable de la semaine.
Qu’est-ce qui décroche ? C’est l’écart entre le temps écoulé et l’avancement réel. Un objectif à 30 % alors que 60 % du semestre est passé décroche. Un objectif à 70 % alors que la moitié du temps est écoulée peut attendre. C’est de l’arithmétique de coin de table, et c’est plus fiable que l’intuition - qui pousse naturellement à continuer là où ça avance déjà, c’est-à-dire là où ce n’est pas nécessaire.
Combien ça pèse ? Tous les objectifs n’ont pas le même poids. Chez moi, ils sont explicitement pondérés, et la somme fait 100 %. Deux objectifs à 10 % et un à 80 %, ce n’est pas trois objectifs : c’est un objectif et deux compléments. La pondération est le signal le plus explicite dont je dispose sur ce que mon organisation attend en priorité. S’en écarter serait un choix personnel, pas une méthode.
Ces deux derniers critères peuvent se contredire, et c’est le cas intéressant. Un objectif à 10 % très en retard face à un objectif à 80 % légèrement en retard : le second passe devant. Le poids fixe le niveau d’ambition de chaque objectif, l’écart fixe le moment où l’on s’en occupe. Mais un objectif à faible poids reste à traiter - simplement pas au prix du principal.
C’est aussi la vraie raison d’avoir une vue d’ensemble : elle sert à repérer ce qui décroche et ce qui est bloqué, pas à se rassurer sur ce qui avance.
Cette vue doit être lisible en quelques minutes. Sinon la revue devient une corvée, on la saute, et tout le reste s’effondre. Un tableur suffit largement : une ligne par objectif, son poids, l’avancement estimé, l’échéance, et de quoi signaler ce qui est bloqué. Pour ma part j’ai fini par m’écrire une petite application, surtout pour l’avoir sur mon téléphone - mais c’est du confort, pas une condition.
4. Face à l’interruption, une seule question
Le reste de la semaine, je ne réarbitre pas. Quand quelque chose arrive pendant un créneau protégé, je me pose une question unique : est-ce que ça justifie de casser le créneau ?
Pas « est-ce important », pas « est-ce urgent ». Juste ça. La réponse est presque toujours non, et le fait qu’elle soit binaire évite de rouvrir tout le raisonnement.
Si c’est non, la sollicitation devient un ticket et attend son tour. Si c’est oui - un incident majeur, une demande de la direction - je bascule, sans culpabilité : c’est pour ça que le plancher est bas.
Ce que la méthode ne fait pas
Elle ne crée pas de temps. Si votre charge de RUN dépasse structurellement votre capacité, aucune priorisation n’y changera quoi que ce soit. Elle rendra le problème visible, ce qui est déjà utile pour en parler à votre hiérarchie - mais elle ne le résoudra pas.
Elle suppose aussi des objectifs définis. Sans eux, le critère d’écart n’existe pas, et on retombe sur du tri à l’intuition.
Enfin, elle ne remplace pas le jugement. Certaines choses ne servent aucun objectif, ne sont pas urgentes, et méritent quand même d’être faites - aider un collègue, par exemple. Une méthode qui vous ferait répondre non à ça serait une mauvaise méthode.
Pour résumer
Quatre règles.
Tout ce qui compte devient un ticket, RUN comme objectifs, pour être comparable. Un plancher de temps hebdomadaire, volontairement bas, garantit que la semaine ne se termine pas à zéro. Une revue par semaine arbitre en écartant ce qui est bloqué, en repérant ce qui décroche et en tenant compte du poids de chaque objectif - jamais de l’envie. Et pendant la semaine, on n’arbitre plus : une seule question binaire face aux interruptions.
La plus contre-intuitive des quatre est la troisième. On croit qu’être réactif consiste à réajuster ses priorités en permanence. En réalité, c’est exactement ce qui épuise et fait abandonner toute méthode au bout de trois semaines. Décider une fois par semaine coûte infiniment moins cher que décider vingt fois par jour.
Le reste, comme souvent, c’est de la constance.